Billy Milligan : L’homme aux multiples visages

Une plongée dans le trouble dissociatif de l’identité, entre justice, psychiatrie et vertige humain.

Une conversation, un thé, et Billy Milligan

Ce jour-là, j’étais en repos. Un après-midi tranquille, sans rendez-vous prévu. Mon ami Ivan est passé à la maison pour boire un thé — une habitude qu’on chérit. Comme à chaque rencontre, on a pris le temps de faire le point sur nos vies, nos réflexions du moment, nos petites découvertes.
Puis, entre deux gorgées, Ivan me dit :
“Tu connais Billy Milligan ?”
Non. Pas encore.
Ce que j’aime dans ce genre d’instants, c’est la manière dont une simple conversation peut ouvrir une porte vers un univers complètement nouveau. Il me parle alors d’une mini-série qui vient de sortir sur Netflix, inspirée d’une histoire vraie.

Un homme. Accusé de viols. De vols. Un passé sombre, et un trouble psychologique déroutant : le trouble dissociatif de l’identité, ou TDI.

À ce moment-là, un souvenir m’est revenu. Je m’étais déjà brièvement penchée sur ce trouble en cours de psychologie, à l’université. On l’avait mentionné en passant, évoqué à travers quelques cas célèbres… dont celui de Billy Milligan, justement. Mais je n’avais jamais pris le temps d’en lire davantage.
L’après-midi même, ma curiosité était piquée. Je n’avais qu’une hâte : plonger dans cette série pour comprendre.
Ce que j’ai découvert m’a remuée, questionnée, profondément intriguée. Voici ce que j’ai appris.

Qui était Billy Milligan ?

Dès le premier épisode, quelque chose m’a glacée.
Les faits sont brutaux. Je vois cet homme forcer des femmes à monter dans un véhicule — parfois même dans leur propre voiture —, les menacer avec une arme, puis les violer. La violence est là, nue, insoutenable.
Et pourtant, c’est à travers ce choc que j’ai commencé à m’interroger : qui est réellement cet homme ?
Rapidement, la série montre son arrestation. Billy Milligan est identifié, arrêté, interrogé. Et là, quelque chose d’encore plus déroutant se produit.
Lors des interrogatoires, son comportement ne cesse de changer. Sa voix, son attitude, ses mimiques, même son accent — tout semble se transformer d’un moment à l’autre. Ce n’est pas juste un détail. C’est frappant. Spectaculaire, même, selon les enquêteurs eux-mêmes.
Un homme qui passe d’une voix grave à une voix fluette, d’une posture assurée à un regard fuyant, d’un anglais américain classique à un accent d’Europe de l’Est… À ce stade, je ne savais plus si je regardais un manipulateur de génie ou un être profondément fragmenté.
Et c’est exactement ce que les psychiatres ont voulu comprendre.

Traumatismes et maltraitance infantile

Conséquences d’une enfance brisée dans le silence

Avant de comprendre le trouble dont souffrait Billy, il est essentiel de revenir à la source : son enfance.
Billy a grandi dans un climat profondément instable. Son père biologique, alcoolique, s’est suicidé alors qu’il n’avait que huit ans. Un événement brutal, fondateur. Peu de temps après, sa mère se remarie.
Ce nouveau mari, d’abord perçu comme bienveillant, dévoile une tout autre facette une fois la porte du foyer refermée. Il devient violent. Il frappe sa femme. Il terrorise les enfants. Et surtout, il soumet Billy à des abus d’une extrême violence : des viols, des tortures, commis en cachette, dans la grange.

Ce qui m’a bouleversée, c’est que cette violence n’était pas totalement invisible. Certains voisins semblaient au courant. Des murmures circulaient. Mais personne n’a parlé.
À l’époque, et peut-être encore aujourd’hui parfois, ce qui comptait, c’était qu’une femme ait un mari, une stabilité financière, un foyer tenu. Même si cela signifiait supporter l’insupportable.
Dans ce silence complice, l’esprit de Billy s’est protégé comme il a pu.
Il s’est dissocié.
Pas pour fuir. Mais pour survivre.

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L'émergence du trouble de la personnalité multiple

Plus les interrogatoires avançaient, plus le mystère s’épaississait. On aurait dit que plusieurs personnes cohabitaient dans le même corps.
Les enquêteurs remarquent des incohérences. Billy ne semble pas se souvenir de certaines réponses. Il nie des propos tenus la veille. Il a l’air sincèrement perdu… ou totalement en contrôle. Impossible à dire.

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un esprit fragmenté

Les psychiatres arrivent. Et très vite, ils découvrent ce que la justice américaine n’avait encore jamais reconnu : Billy souffre du trouble dissociatif de l’identité.
En creusant, ils identifient plusieurs personnalités :

● Arthur, le Britannique logique
● Tommy, l’artiste débrouillard
● Allen, manipulateur et sociable
● Adalana, timide et lesbienne, à qui on attribue certains viols

Le plus troublant ? Billy, lui, ne se souvient de rien. Il a des trous de mémoire. Il ne sait pas ce qu’il fait quand d’autres “prennent le contrôle”.

J’ai trouvé cela vertigineux. Comme si l’esprit, face à une douleur insupportable, s’était divisé pour survivre.

Comprendre le TDI

Un mécanisme de défense du psychique dit de survie

 

À ce moment de la série, je me suis demandé : est-ce vraiment possible ?

Le TDI existe. Il apparaît généralement chez des personnes ayant subi des traumatismes extrêmes, notamment dans l’enfance. L’enfant se dissocie pour se protéger.

Il crée des “autres moi” pour contenir la souffrance, les émotions, les souvenirs. Ce ne sont pas des rôles. Ce sont des identités à part entière.

Avec leurs voix, leurs âges, leurs comportements… et souvent, sans lien entre elles.
C’est ce qui rend le cas de Billy si troublant. Et si difficile à juger.

Sybil : une autre femme, une autre fragmentation

En découvrant Billy, j’ai aussi repensé à Sybil. Une autre figure connue dans le champ du TDI.
Sybil, c’est Shirley Ardell Mason. Elle aussi a vécu des violences terribles. Elle aussi s’est fragmentée.
Mais dans son cas, une psychiatre — Cornelia B. Wilbur — l’a accompagnée pendant des années. Elle a tenté de réparer ce qui était brisé, pas de punir.
Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle : deux destins, deux accompagnements, deux issues.
Et une même douleur invisible.

Billy face à la thérapie : une fragmentation qu’on tente de rassembler

Un moment m’a bouleversée.
La psychiatre dit à Arthur :
“Je veux parler à Billy. Réveille-le.”
Et Arthur s’exécute.
Billy réapparaît.
Désorienté. Terrifié. Il ne sait plus où il est.
Puis vient cette autre scène : la thérapeute lui dit qu’il doit fusionner avec les autres identités.
Et là, en tant que praticienne, je me suis posé mille questions.
Peut-on simplement demander à une personne dissociée de se réunir ?
Suffit-il de vouloir pour que l’unité revienne ?
Certaines approches thérapeutiques le permettent, d’autres non.
Mais une chose est sûre : on ne peut jamais forcer un esprit blessé à recoller ses morceaux.
Ce moment m’a profondément questionnée sur notre place, nous, thérapeutes, face à des souffrances que nous ne vivrons jamais de l’intérieur.

Responsabilité, justice et dissociation : peut-on juger un esprit divisé ?

Et la justice, dans tout ça ?

C’est la question qui m’a le plus travaillée.

Si Billy ne savait pas ce que les autres identités faisaient…
 Si Adalana violait, pendant que Billy “dormait”…
 Est-il coupable ?

La justice américaine, en 1978, dira non.
Billy Milligan devient le premier Américain non reconnu pénalement responsable à cause du TDI.

Il est interné plus de dix ans, mais ne passe pas par la prison.
 Le grand public, lui, est choqué. Les victimes aussi.

Et je les comprends.
 Mais je comprends aussi la complexité d’un cas comme celui-ci.

Quand le corps est un, mais que l’esprit est multiple… quelle loi peut vraiment juger ?

Conclusion – Un vertige qui persiste

Plus je me suis plongée dans l’histoire de Billy Milligan, plus une impression étrange s’est imposée : celle d’un homme caméléon, capable de transformer ses états d’âme, d’adapter ses attitudes, comme s’il pouvait incarner plusieurs vérités à la fois.
Était-il une victime déchirée par son passé ? Un homme fragmenté par le traumatisme ? Ou un manipulateur brillant, capable d’utiliser l’invisible pour éviter l’irréparable ?
Dans les années 90, le nombre de diagnostics de TDI a diminué. Certains y ont vu une remise en question, d’autres un effet de mode. Et pourtant, le trouble dissociatif de l’identité est toujours reconnu aujourd’hui dans les classifications psychiatriques officielles, comme le DSM-5.
De nombreuses études scientifiques contemporaines montrent que le TDI n’est pas une invention, ni une mise en scène manipulatoire. Il ne relève pas d’une influence excessive du thérapeute. Ce trouble existe, bien que complexe et encore trop souvent mal compris.
L’histoire de Billy, elle, continue de diviser.
Avant sa mort, il aurait confié à sa nièce :
“J’ai tué des gens. Tu crois que Dieu peut pardonner ça ?”
Cette phrase, glaçante, questionne tout ce qu’on croyait avoir compris.
Était-ce un aveu ? Une prise de conscience ?
Et si cette parole montrait que Billy était, à ce moment-là, totalement fusionné ? Ou… l’a-t-il toujours été ?
Il semblait informé, soudain, de ce que ses autres “moi” avaient fait.
Ou peut-être n’y avait-il qu’un seul “moi”… depuis le début.
Alors en fin de compte, le TDI est-il :
👉 Le lien étiologique causal entre un traumatisme sévère et une fragmentation de l’identité ?
👉 Ou bien l’expression symptomatique d’un processus d’invention, de suggestion… voire le résultat iatrogène d’une psychothérapie mal conduite ?
Peut-être… que la vérité elle-même est multiple.

Note personnelle de thérapeute

En écrivant cet article, je n’ai cessé de passer de la spectatrice à la praticienne.
La spectatrice, intriguée, absorbée par la complexité d’un homme fragmenté.
La praticienne, bousculée par ses propres repères, interrogée sur la posture thérapeutique face à la dissociation.
Cette histoire m’a forcée à me repositionner :
🌿 Suis-je capable d’accueillir la dissociation comme un langage ?
🌿 Suis-je prête à écouter sans vouloir absolument réunifier ?
🌿 Puis-je accompagner sans projeter mes propres désirs de réparation ?
Le cas de Billy Milligan m’a rappelé que, parfois, notre rôle de thérapeute n’est pas d’expliquer… mais de rester en présence face à ce qui nous dépasse.
Et surtout, de ne jamais oublier que derrière chaque symptôme, chaque “incohérence”, chaque silence… il y a une tentative d’exister.

Et vous, qu’en pensez-vous?

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